Dans un contexte marqué par l’insécurité et la montée des actes de délinquance, certains citoyens, animés par la peur et le sentiment d’abandon, se laissent entraîner dans des réactions collectives incontrôlées. Pourtant, ce réflexe, souvent qualifié de « justice populaire », constitue l’une des dérives les plus dangereuses au regard du droit pénal camerounais. Car entre se défendre et se rendre justice, la frontière est claire… et juridiquement implacable.
UNE SCÈNE BANALE… AUX CONSÉQUENCES DRAMATIQUES
Il est 3 heures du matin. Un bruit. Une ombre. Une intrusion.
Un père de famille se réveille, surpris en pleine nuit par un individu introduit dans son domicile.
Le réflexe est immédiat : alerter, appeler à l’aide, faire sortir l’intrus.
Mais en quelques minutes, la situation lui échappe.
Les voisins accourent. La tension monte. La peur se propage. Le suspect est rattrapé.
Puis frappé. Encore. Et encore.
Personne ne s’arrête. Personne ne réfléchit. La foule agit.
Quelques minutes suffisent pour que tout bascule.
L’homme ne bouge plus.
Quelques jours plus tard, la réalité s’impose : le voleur présumé est décédé.
Et ceux qui pensaient avoir « rendu justice »… deviennent des mis en cause.
SE DÉFENDRE OU SE VENGER : UNE CONFUSION JURIDIQUEMENT SANCTIONNÉE
Le droit pénal camerounais reconnaît la légitime défense (articles 84 et suivants du Code pénal).
Elle protège celui qui agit pour repousser une agression injuste, actuelle et réelle.
Cependant, cette protection est strictement encadrée par deux exigences cumulatives :
✔️ LA NÉCESSITÉ DE LA RIPOSTE
✔️ LA PROPORTIONNALITÉ DES MOYENS EMPLOYÉS
Ainsi :
Neutraliser un intrus dangereux : légal
Protéger sa vie ou celle de sa famille : légitime. Mais , frapper un individu déjà maîtrisé,
désarmé,
immobilisé,
entouré par plusieurs personnes…
➡️ CE N’EST PLUS DE LA LÉGITIME DÉFENSE. C’EST UNE INFRACTION PÉNALE.
La jurisprudence est constante : la légitime défense cesse dès que le danger disparaît.
QUAND LA FOULE REMPLACE LA LOI : LA DÉRIVE DE LA JUSTICE POPULAIRE
Dans ces moments de tension extrême, un phénomène bien connu apparaît : la justice populaire.
Elle repose sur la peur, la colère et le sentiment d’impunité ou d’abandon.
Elle donne l’illusion d’une réponse rapide. Mais juridiquement, elle constitue une violation grave de l’ordre public,car la loi pénale est claire :
LA RESPONSABILITÉ PÉNALE EST INDIVIDUELLE, MÊME DANS UNE ACTION COLLECTIVE.
Dans un lynchage :
Chaque coup porté est un acte pénalement répréhensible
Chaque participant engage sa responsabilité personnelle
❌ Dire : « je n’étais pas seul »
❌ Dire : « tout le monde frappait »
➡️ N’EXONÈRE EN RIEN LA RESPONSABILITÉ PÉNALE.
DES QUALIFICATIONS PÉNALES LOURDES ET AGGRAVÉES
Lorsque la victime succombe, plusieurs qualifications sont possibles selon les circonstances :
Coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner
Meurtre (en cas d’intention homicide)
Assassinat (si préméditation établie, même indirectement)
À cela s’ajoute une circonstance aggravante majeure :
✔️ LA COMMISSION EN RÉUNION
Conséquence :
➡️ Des peines pouvant aller jusqu’à la réclusion criminelle à perpétuité.
Ainsi, des citoyens sans antécédents judiciaires peuvent basculer en quelques minutes dans une responsabilité criminelle lourde.
LA SEULE ATTITUDE JURIDIQUEMENT PROTECTRICE
Face à une intrusion, la loi attend une réaction mesurée et responsable :
✔️ Neutraliser l’agresseur si nécessaire
✔️ Mettre fin au danger sans excès
✔️ Alerter immédiatement les forces de l’ordre
✔️ Remettre l’individu aux autorités compétentes
➡️ SE SUBSTITUER À LA JUSTICE, C’EST S’EXPOSER À LA SANCTION.
UNE VÉRITÉ ESSENTIELLE
✔️ Un voleur arrêté sera jugé.
❌ Un voleur lynché transformera ses agresseurs en accusés.
La justice populaire ne répare rien.
Elle détruit, expose et condamne.
RÉFLEXION
Et vous… si, cette nuit, un individu s’introduit chez vous :APPELLEREZ-VOUS LA LOI… OU LA FOULE ?
Me Sylvestre Magloire TAMO
Jurisconsulte
Wisdom Consulting

